L'histoire derrière « La Ballade de Lénore »

L'histoire derrière « La Ballade de Lénore »
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Cette toile constitue un exemple saisissant de la manière dont la peinture romantique du XIXᵉ siècle a su s’unir à la littérature fantastique allemande pour raconter la tragédie de la foi, de l’amour et de l’illusion dans l’ombre de la mort.

Horace Vernet’s “The Ballad of Lenora”, 1839

Le tableau s’inspire directement du poème “Lenore” (1773) du poète allemand Gottfried August Bürger – l’un des chefs-d’œuvre du mouvement Sturm und Drang, qui précéda et annonça le romantisme et la littérature gothique.

Horace Vernet (1789 - 1863)

I. L’histoire du poème “Lenore” – quand l’amour franchit la frontière de la mort

Le poème peut être résumé comme une ballade sombre, empreinte de :

  • guerre,
  • perte,
  • foi ébranlée,
  • et l’apparition de la mort sous la forme de l’amant.

✦ Résumé :

Lenore, jeune fille allemande vivant en temps de guerre (probablement la guerre de Sept Ans), attend désespérément le retour de son bien-aimé Wilhelm parti au combat.
Lorsque l’armée revient sans lui, elle s’effondre, accablée de douleur, et se révolte contre Dieu, criant :

« Où est la justice divine ? Pourquoi les innocents doivent-ils souffrir ? »

Cette nuit-là, un cavalier apparaît devant sa porte, prétendant être Wilhelm.
Il dit être venu la chercher pour leurs noces imminentes, car « le temps presse ».
Sans se douter de rien, Lenore monte sur le cheval.
Ils galopent dans la nuit noire, à travers des paysages irréels et des cimetières embrumés.
Plus ils avancent, plus le monde devient froid, spectral, irréel.

Finalement, Wilhelm la conduit jusqu’à un cimetière, lui annonçant que la cérémonie se tiendra ici.
Il disparaît aussitôt, laissant Lenore face à une tombe ouverte, prête pour elle.

Gottfried August Bürger (1747 - 1794)

II. Horace Vernet et “The Ballad of Lenora”

Horace Vernet (1789-1863), célèbre pour ses toiles historiques et militaires, s’aventure ici sur un terrain romantique et surnaturel, représentant le moment le plus dramatique du poème :
Lenora chevauchant à travers la nuit aux côtés du cavalier de la mort.

Le tableau évoque :

  • le cheval lancé à toute vitesse sous un ciel d’orage,
  • les vêtements de Lenora emportés par le vent,
  • son visage mêlant stupeur, effroi et rêverie,
  • tandis que le cavalier – impassible – fixe l’horizon, laissant entrevoir l’ossature de son visage sous le manteau.

✦ Symbolisme :

  • Le cheval → le Temps ou la Mort : indomptable, traversant toutes les limites.
  • Lenora → l’être humain égaré dans le désespoir, vulnérable aux illusions.
  • Wilhelm / le cavalier → la Mort déguisée en amour, l’étreinte du néant.
  • Le paysage → l’esprit de Lenora : brumeux, confus, sans frontière entre vie et mort.
Title page of Leonora (London, 1796). ZSR Library Special Collections copy.

III. Sens symbolique et philosophique du poème et du tableau

Au-delà de la dimension macabre, le poème et la peinture posent des questions métaphysiques :

  • La foi : que reste-t-il quand la perte fait vaciller la croyance ?
  • L’amour et l’illusion : Lenore ne voit pas que la mort se dissimule sous le masque de l’amour.
  • L’état liminal (bardo) : la chevauchée nocturne symbolise la traversée entre deux mondes – vie et mort, conscience et inconscience.
  • Une punition douce : sans violence, seulement l’abandon de soi au destin, faute de clairvoyance.
From Leonora, translated from the German of Gottfried Augustus Bürgher by W. R. Spencer, with designs by the Right Honourable Lady Diana Beauclerc (London: Printed by T. Bensley for J. Edwards and E. and S. Harding, 1796). ZSR Library Special Collections copy.
From Leonora (London, 1796), illustration by Diana Beauclerk, engraved by Francesco Bartolozzi. ZSR Library Special Collections copy.

IV. Héritage et influence dans les arts

Le poème “Lenore” devint un modèle fondateur pour de nombreuses œuvres ultérieures :

  • Edgar Allan Poe en subit fortement l’influence, notamment dans The Raven et Annabel Lee.
  • Franz Schubert composa Der Erlkönig, reprenant le motif du chevauchement nocturne et de l’enfant arraché par la Mort.
  • Dans la littérature gothique anglaise, le thème de l’amant spectral et des noces funèbres devint récurrent.

A superb "Erlkonig" arrangement for violin and cello [Schubert: Erlkönig] Violinist: Ai Takamatsu x Celloist: Eitosugai


Context historique


I. Contexte historique – Pourquoi ce poème est-il né et a-t-il tant résonné ?

Gottfried August Bürger composa Lenore en 1773, à une époque marquée par :

  • Les suites de la guerre de Sept Ans (1756–1763) – l’un des premiers conflits véritablement “mondiaux”, qui sema la mort et la désolation à travers l’Europe.
  • Le déclin de la confiance envers l’Église, l’État et la Raison des Lumières, ouvrant la voie au mouvement Sturm und Drang (“Tempête et Passion”), précurseur du romantisme.
  • Un climat d’angoisse et de perte : les peuples vivaient dans la peur et la désillusion, tandis que les valeurs morales et religieuses ne suffisaient plus à apaiser leurs douleurs.

Dans ce contexte, Lenore surgit comme un cri sauvage dans une société étouffée :

Une femme ose se révolter contre Dieu.
Une âme aveuglée par la douleur, prête à chevaucher aux côtés de la Mort.
Une amante qui choisit l’amour plutôt que la raison — et descend au tombeau comme à des noces funèbres.

Le poème choqua profondément le public de son temps, non seulement par ses éléments surnaturels, mais surtout parce qu’il osa toucher aux tabous de la foi, du genre et de la mort.

Illustration from Leonora (London, 1796) by Diana Beauclerk, engraved by Francesco Bartolozzi. ZSR Library Special Collections copy.From Leonora (London, 1796), illustration by Diana Beauclerk, engraved by Francesco Bartolozzi. ZSR Library Special Collections copy.

II. Signification symbolique – Les profondeurs philosophiques et psychologiques

1. Lenore : l’image d’une âme en crise spirituelle

Privée d’explication face à la perte de l’être aimé, Lenore s’insurge contre Dieu — acte jugé blasphématoire.
Mais en réalité, c’est la voix la plus honnête de l’âme humaine :

“Pourquoi le bien n’est-il pas protégé ?”
“Pourquoi l’attente fidèle est-elle trahie ?”
Lenore incarne ici le Moi égaré dans un monde imparfait, où la morale ne suffit plus à justifier la souffrance.

2. Le cavalier : la Mort travestie en amour

Il ne frappe pas à la porte comme un démon, mais se présente comme l’amant revenu du front.
Elle le suit de son plein gré — c’est le déguisement subtil de la Mort, portant le masque du souvenir, du désir de retrouvailles.

Ainsi, le poème livre un message saisissant :

Ce n’est pas la mort qui est la plus effrayante – c’est de ne pas la reconnaître.
Quand on chevauche aux côtés de l’illusion, croyant trouver le salut, on s’approche en réalité du gouffre.
Illustration from Leonora (London, 1796) by Diana Beauclerk, engraved by Francesco Bartolozzi. ZSR Library Special Collections copy.

3. La chevauchée nocturne : le passage de l’âme entre vie et mort

C’est un trajet initiatique, de la veille → au rêve → à l’hallucination → à la mort.
Plus la nuit avance, plus le monde devient brumeux et spectral — jusqu’au cimetière, où la vérité se révèle.
Ce motif rappelle celui du Bardo dans Le Livre tibétain des morts : une âme aspirée par les émotions non résolues, qui choisit la mauvaise porte.


III. Application contemporaine – Les leçons de Lenore

✦ 1. Ne pas chevaucher avec les illusions

Dans la vie moderne, Lenore symbolise ceux qui placent une foi aveugle dans l’amour, la croyance ou le rêve, sans assez de lucidité pour distinguer le réel de l’imaginaire.
Qu’il s’agisse d’un amour perdu, d’un passé révolu ou d’un idéal fané — si l’on s’y accroche, il reviendra dans l’ombre pour nous égarer davantage.

✦ 2. La colère envers la foi peut être le début de l’éveil

Lorsque Lenore se fâche contre Dieu, elle n’est pas impie — elle est sincère jusqu’à la moelle.
C’est une forme de quête spirituelle : le doute sacré.
La foi véritable ne naît pas de la soumission, mais de l’épreuve.
Comme Job dans la Bible, ou les ermites des montagnes — ce n’est qu’après le doute que naît une croyance mûre.


✦ 3. Ce n’est pas la mort qui effraie — c’est d’ignorer qu’on est déjà mort

Lenore n’est pas forcée : elle consent.
La leçon est claire : beaucoup de gens sont morts intérieurement depuis longtemps, tout en croyant vivre —
parce qu’ils chevauchent encore avec leurs peurs, leurs fantômes, leurs illusions.

Ary Scheffer (1795–1858), Lenore – The Return of the Army (1829), oil on canvas, 29 x 51.2 cm, Rijksmuseum Twenthe, Enschede, The Netherlands. Wikimedia Commons.

IV. Conclusion imagée – la parabole finale

Certaines nuits, la Mort ne vient pas avec une faux.
Elle vient avec les mots : “Je t’aimerai toujours.”
Et elle, croyant à un rêve inachevé, monte à cheval…
…sans savoir qu’elle chevauche vers sa propre tombe.

Afin de mieux comprendre Lenore non pas seulement comme une ballade romantique et macabre, mais comme une métaphore universelle de la psyché humaine,
je présenterai ensuite trois récits réels ou vérifiables, chacun illustrant une version moderne de “Lenore chevauchant avec la Mort.”


I . L’histoire de Yukio Mishima – Le cavalier d’un idéal mort

Yukio Mishima, écrivain et activiste japonais célèbre, exalta toute sa vie l’esprit du bushidō, l’esthétique traditionnelle et la nostalgie d’un retour à la gloire impériale du Japon.

Il fonda une milice privée, le Tatenokai (“Société du Bouclier”), dont les membres s’entraînaient avec rigueur selon les valeurs samouraï, dans le but de “restaurer le rôle sacré de l’Empereur.”

Yukio Mishima (1925 - 1970)

Le 25 novembre 1970, Mishima chevaucha une dernière fois – non pas à cheval, mais par ses actes et ses paroles.
Avec ses partisans, il pénétra dans le quartier général du ministère de la Défense, appela les soldats à un coup d’État moral pour rétablir “l’ordre ancien” — mais personne ne répondit.

Peu après, il se suicida par seppuku — mourant pour un rêve déjà disparu.

🕯 Comme Lenore, Mishima suivait une ombre — non pas celle d’un amant, mais celle de “l’esprit pur du Japon”, mort après la Seconde Guerre mondiale.
Il choisit librement de chevaucher avec la mort, au nom de son amour du passé, mais abandonna la réalité, où le monde avait déjà tourné la page.

II. L’histoire des adeptes de la secte Heaven’s Gate (1997)

En 1997, le monde entier fut bouleversé par le suicide collectif de 39 membres du mouvement Heaven’s Gate (“La Porte du Ciel”) en Californie.
Ils croyaient que leurs âmes seraient “sauvées” par un vaisseau spatial caché derrière la comète Hale–Bopp.

Leur chef, Marshall Applewhite, affirmait que “le corps n’est qu’une enveloppe périmée”, et que seule la mort permettait d’“ascensionner”.
Ils revêtirent des uniformes identiques, s’alignèrent calmement, burent le poison et s’allongèrent dans une sérénité glacée.

🕯 Ces adeptes furent les Lenore du monde moderne :
Personne ne les força.
Ils voulaient croire — parce que la réalité leur paraissait trop cruelle, trop vide, trop solitaire.
Alors, ils montèrent en selle, espérant rejoindre leur “Wilhelm” sous la forme d’un vaisseau de salut.

Le tragique, ici, c’est que leur mort ne naquit pas du mal, mais d’un idéal devenu illusion.


III. Un exemple plus proche : les victimes des amours toxiques

De nombreuses personnes — surtout des femmes — sont prisonnières de relations abusives et manipulatrices, sans parvenir à s’en détacher.
Elles croient vivre un amour destiné, persuadées que la souffrance est la preuve du lien.

Certaines histoires sont déchirantes :

  • Une femme battue pendant dix ans, refusant de partir car elle pensait : “Je ne peux pas vivre sans lui.”
  • Des adolescents se suicidant après une rupture, convaincus que mourir prouverait leur amour.
🕯 Là encore, c’est Lenore :
La mort ne vient pas avec une faux, mais avec les mots “je reviendrai”, “tout ira bien.”
Elles chevauchent aux côtés du fantôme de l’amour, et s’enfoncent dans leur propre cimetière intérieur — où la confiance, l’âme et la lumière s’épuisent lentement.

🔍 Conclusion – Ce que la Mort signifie vraiment dans Lenore

Dans le poème, la Mort ne représente pas toujours la fin physique.
Elle peut être :

  • Un idéal du passé qu’on refuse d’abandonner,
  • Une relation corrompue qu’on continue à chérir,
  • Une croyance jamais réexaminée, qu’on chevauche chaque jour sans s’en rendre compte.

À la lumière de la psychanalyse et de la psychologie moderne,
Lenore n’est pas seulement une histoire “gothique” ou “fantastique” :
c’est une étude clinique et poétique des mécanismes psychiques extrêmes qui surgissent lorsqu’un être humain affronte la perte, le traumatisme et la crise de foi.

Je vais à présent diviser cette lecture en trois niveaux d’analyse
pour que vous puissiez voir comment le mythe de Lenore se reflète dans la psyché, la culture et l’art.


1. Psychanalyse : Lenore comme cas typique du “pulsion de mort” et de “l’obsession de l’objet perdu”

Freud décrivait deux forces fondamentales : Eros (l’instinct de vie, de liaison) et Thanatos (l’instinct de mort, de destruction).
Lorsque Lenore perd son amant, Eros perd son ancrage et se renverse en désir de mort — une forme d’autodestruction inconsciente.

Sous l’angle psychanalytique :

  • Lenore subit une fixation sur l’objet perdu (object loss) : elle s’accroche à l’ombre du défunt au lieu d’accepter la réalité.
  • Le cavalier apparaît comme une image de transfert (transference) : la mort se déguise en amant, abolissant la distinction entre réel et imaginaire.
  • C’est une manifestation de deuil pathologique ou de deuil compliqué (complicated grief) : l’individu, incapable d’“internaliser” la perte, s’entraîne lui-même dans l’obscurité pour continuer à “vivre avec” l’objet disparu.

2. Psychologie moderne : troubles de l’attachement et comportements autodestructeurs

Si l’on lit Lenore à travers le langage du DSM-5 :

  • Elle relève d’un trouble de l’adaptation lié au deuil (Adjustment Disorder) ou d’un deuil prolongé (Prolonged Grief Disorder).
  • Dans les cas extrêmes : épisode psychotique bref (Brief Psychotic Episode) déclenché par un stress intense — d’où l’hallucination du cavalier venu la chercher.

Les exemples de Heaven’s Gate, de Mishima ou des amours toxiques se situent sur le même spectre :
→ De la perte de foi à la perte de repère, surgit l’illusion du salut, qui mène à l’autodestruction ritualisée.


3. Chemins de sortie – Comment “descendre du cheval de la Mort”

✦ a. Reconnaître

  • Il faut d’abord affronter la perte, sans la nier, sans “vivre avec le fantôme” par l’imagination ou la sacralisation.
  • Accepter la colère contre Dieu (comme Lenore), mais la mettre en lumière plutôt que de s’y cacher.

✦ b. Pratiquer le “mourn, not merge” – faire le deuil, ne pas fusionner

  • Freud appelait cela le travail du deuil (Trauerarbeit) : peu à peu intérioriser l’être perdu comme un souvenir vivant, au lieu de continuer à le chercher à l’extérieur.
  • La thérapie, les groupes de soutien ou les approches cognitivo-comportementales (TCC) peuvent aider à reconstruire les croyances et à réduire les comportements autodestructeurs.

✦ c. Construire un “cercle d’esprit” – défense intérieure

  • Comme un répulsif spirituel :
    • Méditation de pleine conscience, respiration, maintien des rythmes du corps.
    • Tenir un journal, écrire des lettres (non envoyées) à soi-même ou à la personne perdue.
    • Créer un rituel de clôture pour signaler au cerveau que la perte est achevée.

✦ d. En cas de risque d’autodestruction

  • Mettre en place un réseau de soutien : amis, thérapeutes, lignes d’écoute.
  • Les études montrent que la thérapie d’acceptation et d’engagement (ACT) aide les endeuillés à retrouver un sens à la vie et à réorienter leurs actions.

4. Synthèse psychologique – Les leçons de Lenore

  • La douleur est naturelle, mais s’attacher au fantôme conduit à la ruine intérieure.
  • Le doute et la colère envers la foi peuvent être le début d’un éveil, à condition de les éclairer.
  • Il faut bâtir un cercle de protection intérieure avant d’affronter le monde chaque jour — comme le samouraï que tu évoques, qui se prépare avec son “insecticide spirituel”.

Et lorsque “le cavalier” apparaît — sous la forme d’une idée, d’une personne, d’un mirage — il faut s’arrêter et se demander :

Est-ce le vrai Wilhelm, ou bien le cavalier de la Mort déguisé ?



Lenore (1773) de Gottfried August Bürger n’est pas seulement un jalon de la poésie,
mais une étape majeure dans l’évolution de la conscience humaine à travers l’art.
Ce poème fut en avance d’un siècle dans sa description de la zone crépusculaire de la conscience, là où :

  • la foi n’est plus absolue,
  • la mort n’est plus une fin,
  • et l’amour n’est plus une rédemption — mais parfois une forme de possession.

On retrouve les empreintes de Lenore dans d’innombrables œuvres de littérature, de musique, de peinture et de psychanalyse.
Je vais maintenant les explorer à travers différents cercles d’influence — selon un modèle de diffusion poétique et culturelle.


I. Littérature – Du préromantisme au gothique moderne

✦ 1. Le poème “Lenore” → La naissance de la ballade fantastique moderne

Avant Lenore, la poésie européenne osait rarement mêler :

  • la souffrance terrestre,
  • l’au-delà,
  • et une révolte d’ordre religieux.

Après Lenore, un courant entier de ballades spectrales vit le jour.

❖ Royaume-Uni :

  • Samuel Taylor Coleridge, avec The Rime of the Ancient Mariner (1798) : un marin maudit par les esprits de la nature pour avoir commis une faute.
  • Thomas Gray et Walter Scott reprirent la figure symbolique du “cavalier nocturne”, métaphore de la destinée.

❖ États-Unis :

  • Edgar Allan Poe fut obsédé par Lenore au point d’intituler un de ses poèmes Lenore (1843) et de répéter le motif de l’amante morte dans The Raven, Annabel Lee, Ligeia, etc.
🕯 La jeune femme meurt – mais son âme demeure : dans le rêve, dans le coup frappé à la porte la nuit, dans le cri du corbeau “Nevermore”.
C’est Lenore réincarnée à travers Poe.

II. Musique classique – La mort comme voyage métaphysique

✦ 2. Franz Schubert – “Der Erlkönig” (Le Roi des Aulnes) (1815)

Cette œuvre, inspirée d’un poème de Goethe, est très proche de Lenore par sa structure :

  • la chevauchée nocturne,
  • l’enfant que la mort appelle,
  • le père qui ne comprend qu’à la fin.
🎼 Elle influença profondément le romantisme allemand, où la mort n’est plus une fin, mais une modulation du désir, de l’hallucination et du destin.

✦ 3. Hector Berlioz – “Symphonie Fantastique” (1830)

Un compositeur trahi par l’amour, prenant de l’opium, rêve de sa propre exécution et voit sa bien-aimée danser parmi les spectres.

🕯 Mort, amour, délire : les trois composantes d’un Lenore masculin, victime de son imagination exaltée.


III. Peinture – Donner un visage au spectre intérieur

✦ 4. Horace Vernet – “The Ballad of Lenora” (1839)

C’est précisément le tableau évoqué au début : le moment où la mort n’est pas encore reconnue, mais déjà présente.

Après Vernet, d’autres peintres reprirent le thème :

  • l’amant défunt à cheval (chez Delacroix, Fuseli),
  • ou les jeunes femmes entraînées dans l’au-delà par une illusion – de nouvelles “Lenore”.
Henry Fuseli, The Nightmare, 1781, oil on canvas, 180 × 250 cm (Detroit Institute of Arts)

IV. Psychologie et culture populaire modernes

✦ 5. Freud & Jung – L’inconscient et la Figure de l’Ombre

Freud ne cita jamais Lenore directement, mais sa description de la perte de l’objet correspond parfaitement à la psyché de l’héroïne.

Carl Jung, quant à lui, parla du “Shadow Lover” – “l’amant de l’ombre”, projection de l’animus ou de l’anima, figure qui séduit dans le rêve puis disparaît, laissant une blessure psychique.

Lenore chevauche avec son animus mort : elle croit étreindre l’amour, alors qu’elle suit une part non intégrée de son propre inconscient.

✦ 6. Culture populaire : cinéma – jeux vidéo – bande dessinée

Les motifs de “noces funèbres”, “épouse fantôme”, “chevauchée vers l’enfer” abondent :

  • Corpse Bride de Tim Burton – une version animée de Lenore.
  • Crimson Peak – une femme vivant avec le fantôme de son mari défunt.
  • Les jeux Bloodborne et Dark Souls – univers imprégnés du mythe de Lenore, où l’on croise des femmes mortes dans le rêve ou des chevaliers déchus brandissant leur lanterne.


🧭 Synthèse : Pourquoi Lenore marque-t-elle un point d’origine ?

  • C’est la première œuvre à unir trois dimensions :
    l’émotion extrême (Sturm)
    l’acte métaphysique (le cavalier, la mort, les noces infernales)
    la crise spirituelle moderne (la foi vacillante)
  • Ainsi, Lenore invente un archétype psychologique nouveau :
    → La mort n’arrive plus de l’extérieur ; c’est nous-mêmes qui invitons la Mort à entrer, portant le visage le plus familier.
  • Voilà pourquoi Lenore demeure vivante,
    plus de deux siècles et demi plus tard :
    chaque fois que nous aimons ce qui est déjà perdu,
    chaque fois qu’un idéal mort nous attire vers son cimetière,
    croyant célébrer des noces sacrées.

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