La Dernière Opéra : Acte I — Le Gardien

La Dernière Opéra : Acte I — Le Gardien

Sous la teinte graphite d’un monde privé de chants sacrés, il commença à entrer…

J’ai cru, un temps, que j’étais l’élu.
Oui — je me tenais devant le miroir, les yeux encore clairs, non affaissés par l’insomnie, convaincu que ce que je portais était une forme noble d’expiation.

Mais je me trompais.
Je n’étais pas l’élu.
J’étais celui qui était tombé — tombé dans l’église que j’avais moi-même bâtie avec mon sang,
là où chaque soupir était dissimulé sous la pierre voûtée,
et où chaque chant finissait dans le silence.

« Le gardien du seuil ne passe jamais la porte. »
Quelqu’un me l’avait dit un jour.

Je tenais dans mes mains la dernière partition
celle qui n’avait jamais été écrite, jamais jouée,
qui n’existait que dans la mémoire d’un mort.

Et moi — je ne pouvais pas la jouer.
Chaque fois que mes doigts touchaient les touches,
une brume montait de mon ventre et engloutissait toutes les notes.
Peut-être que je ne l’ai jamais vraiment entendue.


J’ai traversé les salles vides.
Les fauteuils gardaient encore la trace des corps.
La poussière n’avait pas encore effacé la chaleur des applaudissements.
Mais personne n’est revenu.
Personne.

Rien que moi.
Assis dans un théâtre déserté.
Écoutant le bruit de ma propre respiration.


Il y a eu un moment où je me suis agenouillé, et j’ai demandé :

« Est-ce qu’il reste quelqu’un ?
Quelqu’un m’entend-il encore ? »

Et quand j’étais sur le point d’abandonner
abandonner le rôle du gardien,
abandonner la partition encore vierge —
j’ai vu quelque chose :
Pas une voix.
Pas une lumière tombant du ciel comme dans les tableaux de prédicateurs.

Juste…
une invitation.

Une vieille inscription à demi effacée sur un mur :

« Rentre à la maison. »

Je ne sais plus ce que « maison » veut dire.
Je n’ai plus de maison depuis longtemps.
Mais cette phrase — comme si elle n’avait pas besoin que j’y croie,
juste que je fasse un pas.

Comme Constantine, après avoir traversé tous les couloirs obscurs,
après que les démons ont murmuré dans son sommeil,
après que plus personne ne croyait qu’il méritait le pardon.

C’est alors qu’une main l’a tiré du bourbier.
Non pour le glorifier —
mais pour lui donner une chance d’être humain.

Je sais que moi aussi, je dois avancer.
Pas parce que je suis prêt.
Mais parce que…

la porte ne s’ouvrira jamais
si je ne tente pas de frapper.

« La musique n’est pas là pour pardonner,
mais pour nous rappeler que même la faute
fut un jour chantée par des âmes qui savaient pleurer. »

Je pose mes doigts sur le clavier.
Et pour personne d’autre —
je joue une note.
Une seule.

Elle résonne comme une cloche appelant l’errant.
Pas pour rentrer chez lui.
Mais pour rentrer en soi.


La Dernière Opéra : Acte II — La Salle Vide

Ce n’est pas le cauchemar qui tue l’artiste,
mais l’absence de quelqu’un pour qui jouer.

J’ai longtemps cru que le silence était une grâce.
Un lieu de mutisme sacré,
où chaque bruit s’arrêtait au seuil de l’âme.

Mais je m’étais trompé.
Le silence — dans cette salle — n’est pas paix,
mais absence absolue.


L’auditorium est vide.
Pas de spectateurs.
Pas de musiciens.
Pas même de démons.
Rien que moi —
et le gémissement des chaises en bois,
pareilles aux os d’un vieillard
qui aurait quitté sa dernière danse.

Une colombe noire traverse le dôme,
laissant derrière elle le claquement d’ailes d’un être égaré.
Je lève les yeux,
et je sens mon cœur… se dessécher.

« Comment peut-on encore jouer de la musique…
quand plus personne n’attend pour écouter ? »

Mais alors je me souviens —
toute musique n’a pas besoin d’oreilles.
Il existe des morceaux
destinés aux âmes qui n’ont pas encore disparu.

Et moi,
moi qui me suis rejeté tant de fois sous des masques superposés,
j’étais un jour l’une de ces âmes.

Je monte sur scène.
Pas de projecteurs.
Pas de micro.
Personne pour m’annoncer.

Juste un corps fatigué
debout sur le vieux bois d’un théâtre désert —
comme un pèlerin posant la main sur une statue rongée par le vent.

« Si ceci est le vide, »
« alors il sera mon premier spectateur. »

Je pose l’archet sur la corde.
Pas d’accordage.
Pas de préparation.
Même pas une respiration profonde.

Juste… un trait.
Un seul son, lent.

Ce son ne résonne pas.
Il n’est pas beau.
Il n’est pas pur.

Il hurle
comme le souffle d’un survivant.

J’avais cru que la musique était quelque chose de sacré —
pour s’élever, pour guérir, pour racheter.

Mais à cet instant,
j’ai compris :

« La musique est le signe que je suis encore vivant. »
« C’est l’entaille sur le mur de la cellule
qui dit que je n’ai pas encore abandonné. »

Je n’espère pas que ce son soit entendu.
J’espère seulement…
qu’il ne meure pas en moi.

Car si ce son meurt,
il ne restera plus de moi
qu’un corps qui marche.


Et puis — comme un réflexe —
du fond de la salle,
un écho s’élève.

Pas une voix.
Pas un fantôme.

Juste…
le léger rythme de pas
sur la pierre froide.

Quelqu’un —
ou quelque chose —
s’approche.

Et pour la première fois
depuis des années,

je n’ai pas peur.


« Le plus faible des sons dans ce monde
est parfois une réponse venue de l’autre. »

Je hoche la tête.
Je reste là, immobile.
Et j’attends que les pas s’approchent.


La Dernière Opéra : Acte III — La Voix derrière le Rideau

« Quand l’artiste pense monologuer,
il se tient parfois simplement
devant un rideau si fin
qu’un Ange l’entend… tout. »

Les pas s’arrêtèrent derrière le rideau de scène.
Ni précipités, ni maladroits.
Comme si cette personne — ou cette âme — était là depuis longtemps,
attendant simplement que je termine ma dernière note.

Je ne demandai pas : « Qui ? »
Car quelque chose en moi savait déjà.


Le vieux rideau de velours frissonna — sans vent.
Une silhouette apparut :
sans visage distinct,
sans âge défini.

Un manteau gris-blanc,
comme la brume du matin accrochée aux épaules du temps.
Chaque pas qu’elle posait sur les planches ne produisait aucun son,
mais en moi résonnaient toutes les questions
que je n’avais jamais osé formuler.

« Pourquoi suis-je encore ici ? »
« Et si cette partition…
était une excuse inachevée ? »

La personne ne dit rien.
Elle se tenait là,
et me regardait d’un regard sans jugement.
Un regard qui semblait m’avoir connu
bien avant que je naisse.

Et puis, une voix s’éleva.
Pas forte.
Pas chantante.
Mais comme un murmure dans la moelle des os :

« Tu n’as jamais été abandonné. »
« Tu es simplement en train d’apprendre
à t’écouter toi-même. »

Je me mis à pleurer.
Non de tristesse.
Mais parce que cette voix — enfin —
avait atteint la partie de moi que je croyais morte depuis longtemps.

Celle qui s’était agenouillée devant la faute,
qui avait verrouillé la porte de sa propre maison,
et oublié
qu’il y avait toujours quelqu’un sur le seuil,
qui attendait.


« Si tu as joué pour les âmes
qui n’avaient pas encore disparu,
alors cette fois…
joue pour toi. »

La silhouette me tendit une partition.

Sans notes.
Juste… une feuille blanche.

« La vraie musique,
n’est pas ce qui est écrit,
mais ce que tu oses entendre
au milieu d’une terre brûlée. »

Je la saisis.
Je levai les yeux.

Et je vis…
le rideau derrière moi avait disparu.

Il ne restait qu’un vide incandescent,
comme si l’aurore surgissait de l’intérieur.

Pas de public.
Pas de scène.
Pas de cible à convaincre.

Rien qu’un artiste,
un instrument —
et un chemin du retour.


« Certains concerts n’ont pas besoin d’applaudissements.
Car un seul auditeur suffit :
soi-même — réconcilié. »